La misère, combien de followers ? - L’édito JUSTICE du 31 mars 2021

Plus que jamais en ces temps de crise, de fractures, et de polémiques incessantes, il faut se rappeler les paroles de Joseph Wresinski le fondateur d’ATD Quart Monde : « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les Droits de l’Homme. ». Ces mots devraient résonner entre les murs de tous les palais nationaux, à commencer par celui de l’Élysée. Il n’en est rien.

La pauvreté n’est pas une fatalité, mais bel et bien une affaire de choix. La laisser prospérer, s’installer, ou ne pas (se) donner les moyens de la combattre, tout cela relève d’arbitrages politiques. À cet égard, les choix du gouvernement Macron-Castex sont on ne peut plus clairs : la lutte contre la pauvreté n’est pas une priorité. Preuve en est, ATD Quart Monde risque de se voir retirer son siège au Conseil économique, social et environnemental (CESE).

Écarter ATD du CESE, c’est éliminer de cette instance une association qui œuvre à donner la parole aux personnes en situation de pauvreté. C’est nier la vigilance de ce mouvement qui refuse que les politiques sociales ne soient complètement hors-sol. Pire, c’est, sans respect pour notre histoire, écarter celles et ceux qui ont contribué à la définition même de la grande pauvreté reprise par l’ONU. ATD, porté par sa volonté d’éradication de la misère, a été de toutes les luttes pour l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres de la création du Revenu Minimum d’Insertion, à la Couverture maladie universelle et au Droit au logement opposable. Retirer son siège à ATD en somme, c’est demander aux personnes en situation de pauvreté de parler moins fort.

La pauvreté est le plus souvent réléguée loin de nos yeux. Elle doit désormais se tenir muette. En haut lieu, on préfère refuser d’entendre l’appel de la déléguée générale d’ATD Quart Monde, Isabelle Bouyer qui propose l’instauration d’un revenu convenable d’existence pour toutes et tous. Elle ne demande pas la lune. Elle propose juste que personne en France ne vive avec moins de 850 euros par mois. Ce revenu minimal de dignité devrait être une évidence dans une République qui se targue d’avoir proclamé les droits humains.

La crise sanitaire est venue renforcer les inégalités et a plongé dans la pauvreté plus d’un million de personnes supplémentaires : étudiant.e.s, chômeur.e.s, artisan.e.s, auto-entrepreneur.e.s... Dans le milieu du travail social, on appelle à l’aide parce que la charge de travail explose face à toujours plus de misère sociale qu’un système déjà saturé ne sait plus gérer. Où sont les mesures contre la précarité énergétique, pour l’accueil des personnes à la rue, pour l’insertion professionnelle? "Où sont celles pour la réussite de toutes et tous à l'école, qui avait fait l'objet d'un rapport du CESE rédigé par Marie-Aleth Grard, la présidente actuelle d'ATD ? On passe des heures à gloser sur l’islamo gauchisme et les réunions non mixtes mais ou est passée la lutte contre la grande pauvreté ? Il fut un temps pas si ancien ou la question du refus de l’exclusion était un objet de débat politique majeur.

Prisonniers de leur amour du buzz, fascinés par le miroir de twitter, obsédés par leur reflet sur twitch, nos dirigeants racontent une histoire ou les questions sociales n’ont pas leur place. Que voulez-vous, c’est ainsi, la pauvreté n’est pas instagrammable. Au fait, la misère, c’est combien de followers ?

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