F(R)ACTURE CLIMATIQUE - Edito du 17 novembre 2021

Voir toutes nos actualités

Il paraît qu’il faut faire court. Il paraît qu’aller droit au but est souvent plus efficace que de se perdre en conjectures, ou en thèses-antithèses qui ne font pas toujours synthèse. Ce qui est vrai dans la vie vaut aussi pour les négociations concernant le dérèglement climatique. Et sans doute pour mon édito.

Le « Pacte de Glasgow pour le climat » est déplorable. En reportant l’action, il augmente la facture de l’atténuation et de l’adaptation au dérèglement climatique ; en rejetant toute responsabilité des pays riches et pollueurs, il alimente la fracture sociale. Avec lui, nous marchons droit vers un réchauffement de 2,7°C. Sans tapis de sécurité pour les populations les plus exposées aux catastrophes climatiques, puisque nul accord n’a été trouvé pour les « pertes et dommages », ce mécanisme censé « dédommager » les pays des Suds et les aider à affronter un dérèglement climatique dont sont responsables les pays riches. Inondations, sécheresses, canicules ou montée des eaux : des millions de personnes perdent déjà leur vie, leur accès à l’eau et à la santé, leur travail ou leur logement ; elles seront d’autant plus exposées aux désastres que les émissions de gaz à effet de serre vont continuer à augmenter, et les énergies fossiles à être exploitées, pour les profits de quelques-uns. Le dérèglement climatique coûte cher, en vies (humaines et non-humaines), et en argent ; mais les premiers coupables refusent de payer l’addition. J’ai déjà eu l’occasion de le pointer à plusieurs reprises : à la responsabilité (et donc à la justice), les pollueurs et les libéraux préfèrent le marché. C’est cette solution, la généralisation et la globalisation des marchés carbone, qui a été choisie à Glasgow. Avec en prime, l’autorisation d’utiliser les permis à polluer octroyés sous le Protocole de Kyoto.
 
Dans le monde en 2019, les 1% les plus fortunés ont produit 17% des émissions totales, selon Lucas Chancel et le World Inequality Lab. Les 10% les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales, quand la moitié la plus pauvre de l’humanité ne représente que 12% des émissions mondiales. Zoomons un peu. En France, l’empreinte carbone du premier 1% est de 79 tonnes par tête - et cette empreinte a augmenté ces dernières années -, celle des premiers 10% de 25 tonnes. De l’autre côté de la fracture sociale, les 50% les plus pauvres réduisent leurs émissions, et ont une empreinte carbone de seulement 5 tonnes par habitant (qu’il faudra malgré tout ramener à 2 tonnes d’ici 2050, grâce à des politiques publiques appropriées et justes).
 
Pour les milliardaires, la préservation de la planète n’est déjà plus un sujet : il leur faut sortir du monde terrestre. Conquérir les métavers, qui détruiront nos données personnelles, alimenteront le dérèglement climatique et feront perdre le sens même de la vie. Conquérir l’univers, à l’aide de vaisseaux réservés à quelques-uns, qui accroitront encore un peu plus la fracture climatique. Sauve qui peut.
 
Jeff Bezos s’est élancé dans l’espace avec Blue Origin et vise la Lune. L’un de ses passagers s’est écrasé quelques semaines seulement après l’expédition spatiale… dans un simple avion. Sacrée gravité terrestre. Richard Branson s’est envolé avec Virgin Galactic et, après avoir vendu 600 réservations pour la coquette somme de 250 000 dollars, propose 100 nouveaux tickets à 450 000 dollars. Elon Musk aspire à coloniser Mars et s’inquiète de l’absence d’intimité dans les toilettes de ses fusées Space X. Chaque touriste spatial a une empreinte carbone estimée à 75 tonnes ! De quoi dilapider, pour quelques minutes dans l’espace seulement, le budget carbone de toute une vie pour la moitié de l’humanité.
 
Pour faire des rêves climaticides de ces milliardaires une réalité, il faut tuer dans l’œuf toute idée de solidarité et d’égalité et évidemment... de responsabilité.
 
Commençons par le premier d’entre eux : Elon Musk. Après s’être illustré en début de COP par sa provocation auprès du Programme Alimentaire Mondial, en jurant la main sur le coeur de donner 6 milliards de dollars s’il lui était prouvé que cet argent mettrait un terme à la faim dans le monde, il en a remis une couche la semaine suivante en laissant à ses followers de Twitter le choix de la vente, ou non, de 10% de ses actions Tesla. La méthode est aussi simple que sournoise : elle consiste à montrer que les politiques publiques n’ont aucune efficacité. Évidemment, en finir avec la faim dans le monde nécessite non pas 6 milliards de dollars à la volée, mais un changement de système. Pour Musk, CQFD, sujet suivant. À travers sa vente d’actions Tesla, Musk voulait prouver que taxer les plus-values latentes des actionnaires (une proposition portée par le parti démocrate américain #TaxTheRich) nuirait aux petits actionnaires : CQFD là encore, puisque l’action de Tesla a dévissé de 15%. Il est vrai que lui n’a point besoin de politiques publiques ou de mécanismes redistributifs et de solidarité : vente de ses actions ou pas, il reste l’homme le plus riche du monde, et cherche toujours à coloniser Mars.
 
Ce cynisme à toute épreuve s’illustre ailleurs. Ainsi, le PDG d’Apple Tim Cook se démarque par son appel à une hausse de la taxation des entreprises pour financer la transition états-unienne… tout en militant à grands renforts de publicité contre cette même taxe à travers le lobby Business Roundtable dont il est administrateur. Quant à Jeff Bezos et Bill Gates, venus à la COP y offrir des milliards pour la transition en Afrique, ils sortaient tout juste de l’anniversaire du second sur un super yacht au large de la Turquie, rejoint en hélicoptère. Bilan carbone difficile à estimer, mais à lui seul, le yacht représente 19 tonnes d’émission de CO2 par jour.
 
Quel rapport avec le climat et Glasgow ? Tout. La concentration excessive des richesses a pour corollaire l’extraction de tout système de responsabilité des plus riches : ils ne sont déjà plus des citoyens du monde. Ce sont pourtant eux qui entravent encore l’action indispensable, sur Terre, à la survie du plus grand nombre. Nous ne sauverons pas le climat sans mener de front la bataille de l’égalité et de la lutte contre l’évasion fiscale. Justice fiscale, sociale et climatique : même combat !
 
Nota Bene : vous aurez remarqué que cet article n’est pas très paritaire. Il faut dire que l’immense majorité des milliardaires du monde est masculine. Soyons fières et fiers que la première dame de ce groupe très favorisé soit française : Bernard Arnault siège à la 3e place, derrière Jeff Bezos et devant Bill Gates, mais la 12e place est occupée par Françoise Bettencourt. Les familles Arnault et Bettencourt sont d’ailleurs les deux principaux actionnaires d’un CAC40 qui mise encore et toujours sur les dividendes, plutôt que sur la hausse des salaires et l’action climatique. Cette fois, c’est moi qui le dis : CQFD.

Je partage l'article autour de moi